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Je m’appelle Frédéric HAUSS
J’accompagne, depuis 2021, 3ha de vignes dont je transforme les fruits en vins, entre Doué en Anjou et Le-Puy-Notre-Dame dans le Maine et Loire (49), à l’extrême sud-ouest des appellations Saumur et Saumur-Puy-Notre-Dame, un pied en Anjou.
Je cultive du chenin, du chardonnay, des cabernet - franc et sauvignon - et du grolleau.
Mais en vrai,…j’ai bifurqué.
J’ai quitté une situation confortable de technicien supérieur dans le cinéma, une ville de cœur, Lille, pour m’occuper d’un bout de terre en agriculture biologique. Car je fus également, 20 ans durant, un activiste social et écologiste engagé et enragé. En évoluant dans ces milieux déterminés, on apprend à identifier les promoteurs d’un modèle du passé qui compromet sérieusement notre avenir. En font partie : l’agro-industrie et la pression qu’elle impose sur les revenus agricoles, la course à l’équipement, l’agrandissement et l’endettement, les pesticides de synthèse et la mort des sols, la pression foncière, l’accaparement des ressources, la disparition du monde paysan.
Afin de parler depuis l’agriculture et par souci phénoménologique, pour sauver l’environnement, j’ai décidé, comme beaucoup, de l’occuper…
J’ai passé mon enfance et mon adolescence entre Orléans et Angers. Véritable enfant de la Loire, rejoindre ses rives m’a paru comme une évidence. Des souvenirs de cache-cache avec mon frère dans la petite parcelle de gamay d’un grand-père vigneron amateur à Chalonnes sur Loire. Plus tard, de douces émotions lors de dégustations dans la Bourgogne auxerroise (Chloé Maltoff à Coulanges la Vineuse, les Richoux à Irancy, la Cadette à Vezelay, les génies chablisiens De Moor et Patte-loup, surtout la rencontre avec un bifurqueur avant l’heure : Pierre Hervé, ancien instituteur, reconverti en vigneron dans les côteaux de Tannay) m’ont aiguillé vers la vigne et le vin. Un duo d’anciens collègues de plateaux, partis faire du vin en Ardèche, m’a grandement inspiré également : les bois perdus.
Il y a aussi que vin et cinéma ont de nombreux points communs : l’équilibre savant entre technique et émotion, deux métiers artisanaux plus qu’industriels, deux domaines dans lesquels notre pays excelle et où coexistent deux formes d'économie fondamentalement opposées mais non exclusives. Ce sont également deux arts des circonstances : tout comme un film peut être le reflet de l'humeur et de la logistique de son tournage, un vin est marqué par nos environnements de vendanges, les éclairs de lucidité comme les pannes de pressoir, les instincts acérés comme l'indisponibilité d'une canne de soutirage, les décisions radicales autant que les compromis.
Pour paraphraser Baptiste Morizot (in ‘Manières d’être vivant’), le raisin, transformé en vin, me semble le terrain de jeu parfait pour nouer des alliances avec le règne végétal, pour s’exercer à la diplomatie avec les non-humains. Enfin, comme le souligne très bien Antonin IOMMI-AMUNATEGUI dans son ‘manifeste pour le vin naturel’, celles et ceux qui, courageusement, à la marge, élaborent des vins sans artifices, dessinent « la clé limpide d’autres combats ». Je voulais donc en être...D'ailleurs, Jean-Luc Godard n'a-t-il pas prétendu que "ce sont les marges qui font tenir les pages ensemble?"
Voilà pour l’esprit.
Concrètement : : des vendanges à la Grange Aux Belles en 2019, un bac pro en 2020, un stage chez Melaric, fleuron du vin bio dans le sud saumurois, de belles rencontres au bon moment m’ont fait m’installer en 2021 au milieu de personnalités singulières (et toujours prêt/es à rendre service) qui gravitent autour de l’appellation Saumur-Puy-Notre-Dame (Melaric, L’Austral, Manu Haget, Thibaut Stephan, Thibault Masse,...).
Transition douce et installation de proche en proche ; comme dit le rappeur Oxmo Puccino « Du prestige au burlesque, je gère, avec c’que la vie me suggère ». Je loue les vignes, bénéficie d’une bibliothèque de matériel en CUMA.
Mais surtout, je partage tracteur, fourgon, pompe et pressoir, vendangeurs.ses, doutes et certitudes, joies et déboires avec une vigneronne qui s’est installée en même temps que moi dans la même zone : Charlotte Savary Fulda (vins les coquilles). Avec celle que je nomme ‘ma sœur de vignes’, nos exploitations sont distinctes et nos vins très différents. Mais vous nous verrez souvent fourrés ensemble. Nos rapports lient logistique commune, entraide, adelphité, soin et philosophie.
Enfin, entre deux travaux en vert, je perpétue mon activisme contre l’agro-industrie au sein de la Confédération Paysanne ou Les Soulèvements de la Terre. Les Deux-Sèvres voisines sont actuellement le théâtre de luttes autour des usages de l’eau, que j’estime historiques pour la suite du monde. Cet engagement et bien d’autres sont un contrepoint collectif salutaire à la solitude de nos métiers. Il m'oblige aussi à une forme de discrétion. Je boude les réseaux sociaux, fuis les photos. J'ambitionne de faire du vin comme les Daft Punk faisaient de la musique : sans jamais surinvestir mon image. Comme dit une collègue par ici : "tout doit être dans la bouteille"...
Le domaine s’appelle ‘les infiltrés’ comme le film de Martin Scorsese, œuvre à la fois nerveuse, tendue et élégante : un horizon pour les vins que j’essaie d’élaborer , littéralement sans filtres, sans artifice - c'est aussi un clin d’œil à mon métier d’avant et à un milieu que j’ai infiltré il y a 3 ans alors que je n’y connaissais vraiment rien du tout. C’est un pluriel, qu’il eût même fallu féminiser, pour rendre hommage à toutes celles et ceux qui m’aident au quotidien. De mon amoureuse à l' ébourgeonneuse saisonnière, de mes financeurs.ses participatifs aux vendangereuses , des vigneron/nes allié/es aux cavistes qui me font confiance.
A la vigne, agriculture biologique certifiée, travail aussi scrupuleux que possible sur la gestion des rendements (taille, ébourgeonnage en 2 passages, parfois 3 comme en 2023,…dur !!! ). Labours en fonction de la vigueur observée et des signaux envoyés par la plante. Aucun systématisme. Le dérèglement climatique nous oblige à un qui-vive permanent. Je combine déjà le cuivre à des pulvérisations de tisanes (ortie et prêle). Achillée millefeuille et valérianes pour les périodes de stress (gel, sécheresse). Vendanges manuelles, évidemment. Et vivaces. Il me plaît d'être chaque mois de septembre le comptable des parenthèses de vie que chacun.e s'aménage avec nos seaux et sécateurs.
A la cave, travail en levures indigènes. Avec la candeur d'un môme ("notre seule patrie : l'enfance ! " avait tagué un émeutier crétois lors de la crise grecque en 2007) le nez et la bouche comme boussoles, le microscope en béquille. Si, au cinéma, quelques figures tutélaires m'ont toujours intimidé, dans le monde du vin, mon ingénuité et ma relative ignorance des codes à maîtriser ou des "100 cuvées qu'il faut avoir goûté" me confèrent une grande liberté. "Faire comme..." ne fait pas trop partie du vocabulaire. Néanmoins, je cherche à élaborer des vins fins, délicats, digestes. Sur les bulles et les blancs, je cherche la pureté, la clarté et la radicalité, quitte à tutoyer le végétal (mais faut-il vraiment faire oublier que le vin vient d'une liane?!). Sur les rouges, du fruit gourmand, de la fraîcheur : macérations courtes, parfois des grappes entières. Je fuis un peu la sophistication mais reconnais au bois des vieilles barriques sa manière tranquille et séculaire de magnifier certains choix.
Parfois du soufre en quantités homéopathiques pour recadrer une déviation ou une prise d’air à la mise en bouteilles. Cela dit, mes vins n’affichent pas plus de 25mg/l de SO2 total quand la réglementation en autorise 100 à 150.
Compliquée cette histoire de soufre : j'admire celles et ceux qui ne font aucun compromis mais j'ai décidé de mettre ma radicalité ailleurs.
Sur les quilles, chaque étiquette revêt une illustration distincte pour marquer la singularité des cuvées. Les citations qui les accompagnent me guident chaque jour, comme horizons de vies révolutionnaires que j’essaie modestement de transmettre à mes buveurs/ses. Elles s’accommodent bien du travail à la vigne et à la cave en évoquant des chemins sérieux, déterminés, toujours à questionner…
Pas de vin rosé pour le moment.
Pas de vin orange pour le moment.
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