Mars 20, 2025 - 2 commentaires
Le vin du Jura : d’une consommation locale à une reconnaissance mondiale ?
Nous avons eu le privilège de rencontrer Pierre Overnoy et son fils adoptif, Emmanuel Houillon, et de cette rencontre est né un podcast.
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Le Jura, une région viticole longtemps restée discrète, connaît une croissance rapide entraînant une spéculation qui touche à la fois les prix des vins et des terres.
Pierre Overnoy et Emmanuel Houillon, figures de proue du Jura, ont vécu cette transformation de l’intérieur. Pionniers de l’agriculture biologique et de la vinification naturelle, ils ont choisi de maintenir des rendements limités, préservant la biodiversité et l’équilibre des sols. Leur modèle, fondé sur la durabilité, contraste avec celui de régions viticoles plus industrialisées.
Cette évolution rapide est d’abord une histoire de vision, celle d’un petit nombre de vignerons ayant su préserver des valeurs qui, paradoxalement, les ont propulsés sur le devant de la scène mondiale. Aujourd’hui, la rareté et la singularité des vins du Jura ont fait exploser leur succès. En réponse, Overnoy et Houillon privilégient une vente sélective, à des clients respectueux de leur travail. Leur démarche rappelle que le vin, avant tout, doit être un moyen de partage, pas un produit spéculatif.
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Transcription écrite de l'interview
Aux origines, le vin du Jura ne se vendait que dans le Jura
Pierre Overnoy. Déjà, autrefois, ils vendaient la vendange, après ils vinifiaient et vendaient le vin en gros. Donc il se mettait très peu de vin en bouteilles . Ça a commencé à la fin de la guerre 1939-1945, la mise en bouteille, commençant par Henri Maire, les coopératives, etc.
Donc le Jura était peut-être très peu connu parce qu'il ne vendait pas beaucoup de bouteilles non plus. Et puis c'est quand même une toute petite région. Là, maintenant il y a 2000 hectares, mais après la guerre, ça a dû tomber à 150 hectares. Il n’y avait presque plus de vignes dans le Jura. Petite région, et les vins se consommaient localement.
Emmanuel Houillon. Ils [viticulteurs] vendaient beaucoup en raisin, les gens du Haut-Doubs descendaient, achetaient du raisin. Puis ils remontaient le raisin, car ils ont des caves dans le Haut-Doubs, ils mettaient le raisin dans un tonneau et ils le buvaient au fur et à mesure de la fermentation, pendant l'hiver. Et au printemps ils distillaient le reste. Ça a beaucoup changé.
Je me souviens, Pierre, quand il recevait les clients, il passait des heures avec pour expliquer ce qu’étaient les levures indigènes, le gaz carbonique, le dépôt. Il a fallu quand même rééduquer beaucoup de personnes sur ce genre de vin, au départ, pour le faire accepter. Alors bien sûr, il y avait des gens qui étaient sensibilisés à ne pas désherber, il y avait quand même des gens qui étaient proches de l’agriculture biologique déjà à l'époque, mais pas beaucoup. Mon père a passé beaucoup de temps avec la clientèle pour leur expliquer.
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L’agriculture biologique comme rempart contre l’industrialisation
Pierre Overnoy. Les gens croient qu'il y eu un avant et un après, mais on a toujours tout fait ensemble depuis 1990, encore maintenant.
Emmanuel Houilon. Dans le Jura, on est quand même dans l'est de la France, on avait des vins élevés sous voile. Donc c'était des vins assez particuliers. Beaucoup disent “Oh les vin du Jura, c'est des vins oxydés”. Donc ils se vendaient surtout localement et un peu en Suisse, plutôt en montagne. Et puis l'axe parisien, quand ces gens là partaient en vacances, ils allaient vers la Bourgogne ou Lyon. Pas le Jura. Le Jura, fallait y passer, fallait y venir.
Les paysans étaient tous en polyculture, il n'y a pas si longtemps. Dans les années 70, il y avait énormément de vignerons qui avaient encore quelques vaches. Le gros boom a peut-être été que le Jura a été assez rapidement en agriculture biologique. Ça a beaucoup joué aussi, il y a eu un impact sur la clientèle. Fin 90, ça a beaucoup bougé. Et puis après, en même temps, il y a Internet...
Je me souviens, dans le temps, une personne appelait quand elle voulait du vin. Donc elle prenait l'adresse, on lui envoyait une lettre avec les tarifs de vin, des frais de port éventuels. C'était envoyé, ça revenait. Et puis, hop, tu rappelais parce que le gars s'était trompé sur le chèque. Ça mettait du temps. Aujourd'hui, avec Internet... Ça nous semble fou. Il y a les virements bancaires en deux secondes. Ça n’a plus rien à voir quand même. Le temps était très différent avant.
Et puis, Pierre n'était pas devant sa porte à attendre le client. On était à la vigne nous deux. Quand ça sonnait, il n’y avait personne ici, ma foi. On a connu arriver le répondeur... Vous voyez, c’était un temps différent quand même. Il y a beaucoup de choses qui ont changé et on ne se rend pas compte.
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D'un vin sous-estimé à une spéculation incontrôlée
Emmanuel Houillon. Disons que le problème, c'est qu'on a un modèle économique qui est basé sur l'argent. Il n'y a pas de choses réelles, c'est du virtuel. On s'attache à des choses qui n'ont pas de valeur. Le vin, Jules Chauvet disait, “c'est une boisson désaltérante, ça doit donc être accessible”.
Pierre Overnoy Un vin de liqueur que vous allez vendre à 16 euros, il est à 1450 euros sur table. Après, c'est des excès. Mais c'est quand même pour dire, c'est complètement aberrant. Il y a aussi toute la fraude. L’autre jour, il y a un parisien qui m'appelle, il me dit, je trouve des chardonnays à 200 euros la bouteille. C'est vraiment pas fair d'après lui. Il y a une capsule en étain sur les bouteilles. Mais on n'a jamais mis une capsule en étain nous !

Comment se protéger du marché spéculatif ?
Emmanuel Houillon. On le sait de plus en plus parce qu'on nous en parle. On reçoit énormément de personnes de passage. Ils demandent s’ils peuvent acheter des bouteilles. Je dis non, je ne peux pas. Donc je donne des adresses de revente. Ils disent "ailleurs on les achète à des prix autour de 160 balles". Donc je comprends un peu la frustration de ces personnes. En même temps, voilà, est-ce que c'est des personnes qui veulent boire le vin, est-ce que c'est des personnes qui veulent le vendre ? Le tri, on fait le tri. Comment, à qui, comment ? Donc moi, je ne regarde pas les réseaux sociaux, je m'en fous.
Nous on est passionné de vin, passionné de dégustation. Que notre vin ait de la valeur, c’est normal, qu'elle soit sur enchérie, etc. Je trouve ça pas du tout normal dans tout l'ensemble. Parce qu'on ne sait pas qui fait quoi. Il faut avoir des détectives, regarder justement les réseaux, savoir ce qui se passe, mais on n'a pas le temps.
Pierre Overnoy. La proportion des hommes malhonnêtes, elle n’est pas si grande qu'on pense !
Emmanuel Houillon. Oui, je pense que c'est un peu comme tout, il suffit de peu de personnes. Il suffit de se faire piquer une fois une tronçonneuse dans le garage pour qu'après, on ferme la porte. Et pourtant, c'était qu'une personne sur 30 ans. Mais la peur que ça ne recommence. Vous voyez, il ne faut pas grand chose pour casser une chaîne de confiance.

Dans le prochain article, Pierre et Emmanuel nous raconteront comment la région a résisté à l’industrialisation viticole !
À bientôt.
