Avril 17, 2025 - 4 commentaires
Pierre Overnoy & Emmanuel Houillon nous racontent 50 ans de changement climatique et c'est vertigineux !
Nous avons eu le privilège de rencontrer Pierre Overnoy et son fils, Emmanuel Houillon, et de cette rencontre est né un podcast.
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Depuis plusieurs décennies, le vignoble jurassien fait face aux manifestations concrètes du changement climatique. Cette crise environnementale, désormais inscrite dans la vie quotidienne des vignerons, modifie progressivement les pratiques viticoles et les vins. Pierre Overnoy et Emmanuel Houillon, figures du vignoble jurassien, témoignent de ces transformations à travers leur expérience de terrain.
Les repères traditionnels évoluent, comme ils le soulignent : les vendanges autrefois pratiquées en octobre se déroulent maintenant en plein été, avec des conséquences directes sur la maturation du raisin et l'équilibre des vins. Cette accélération du cycle végétatif s'accompagne d'une modification des écosystèmes microbiens et d'une altération des fermentations naturelles. Face à ces changements, les vignerons adaptent leurs méthodes tout en s'interrogeant sur l'avenir de leur terroir dans un contexte climatique en constante évolution.
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Des vendanges accélérées : un nouveau rythme à trouver
Pierre Overnoy. Vous savez, on vendange 100 jours après la fleur. C’est le système. Autrefois dans le Jura Nord, le repère c’était les fêtes religieuses. Si la fleur était finie pour le fête de la Visitation, le 2 juillet, ça voulait dire qu'on a de l'avance.
Si la fleur était finie, que le grain commençait à grossir à cette date, c’était une année précoce. Mais une année précoce, on arrivait à fin octobre. On avait tout le mois d’octobre pour vendanger. Et en octobre, s’il pleut, c’est de la pluie froide qui ne fait pas pourrir le raisin. Maintenant, on vendange en été, la pluie chaude vous fait tout pourrir en 3 jours. Donc on a des points de repère.
Emmanuel Houillon. Le problème principal étant la chaleur qui augmente. Donc on vendange plus tôt. Le matin, la vendange est déjà à 20 degrés. Alors qu’avant, on vendangeait fin septembre. Donc il faisait frais la nuit. Les premières vendanges étaient à 13 degrés, voire 10 degrés. Alors que là, il fait très chaud. Normalement, pendant les vendanges, on gagne moins de 1 degrés par semaine, aujourd’hui, c’est 2,5 par semaine. Alors le problème, c'est que quand la vendange est prête à être récoltée, vous commencez dans une parcelle, on se dit, bon, voilà, c'est prêt. Mais 4 jours après, on passe déjà à une autre étape [de chaleur], et une semaine après c’est déjà trop chaud. Il faudrait presque tout ramasser en même temps.

Chaleur en hausse et fermentation altérée : un enjeu pour l’équilibre du vin
Emmanuel Houillon. Il y a des blocages de maturité parce qu'il y a des manques d'eau importants. Les raisins ont tendance à brûler au soleil. Donc il y a des brûlures très importantes. Et bon, forcément, on a des concentrations d'alcool plus importantes, en tout cas globalement sur les 10 dernières années. Ça change pas mal la structure des vins. Et il faut bien y faire face. Les vins changent et on n'a pas le choix.
Pierre Overnoy. Ce dont on a pas forcément la notion, c'est le transport des levures par les insectes. C'est les beaux insectes qui sont tués, puis les mauvais qui résistent. Donc la levure est en mauvaise posture parce qu'elle n'est pas mûre, entre guillemets. Il n'y a presque plus de maliques. Moins il y a de maliques, plus tôt les bactéries l'attaquent. Donc comme il n'y en a presque pas, elles l'attaquent plus vite. Elles l'attaquent encore plus vite parce qu'elles sont en pleine forme. Et puis les levures sont mauvaises, et les bactéries sont en pleine forme.
Emmanuel Houillon. Et il y a beaucoup plus de bactéries qu’avant parce qu’on vendange plus tôt. Donc il y a un développement bactérien plus important.

Anticiper les aléas climatiques : un défi permanent pour la viticulture
Emmanuel Houillon. Oui, il y a toujours des stress, ça c'est sûr et c'est certain. Le changement climatique, le problème, on sait qu'on va sur du plus chaud. Une année, il n'y aura pas d'eau, une année, il y aura énormément d'eau. Cette année, par exemple, il y a énormément d'eau. Avoir trois jours d'affilée de beau temps, on court après. Voilà, il faut s'adapter à chaque année.
Et puis en même temps, on a beaucoup de réflexions à avoir. Il ne faut pas se reposer. Il faut toujours avancer et comprendre ce qui a changé, pourquoi et comment y faire face. C'est des questions qu'il faut se poser. Mais si on ne prend pas le temps, on passe à côté de pas mal de choses. Il faut de l'expérience dans tous les cas. Il faut avoir vécu des moments compliqués pour mieux comprendre ce qui ne va pas et comment on peut faire face.

Entre adaptation et incertitude : quel avenir pour la vigne ?
Pierre Overnoy. Alors si ça continue sur cette lancée, où est-ce qu’on va ? De 95 à là, vous voyez la vitesse à laquelle c’est allé ?
Emmanuel Houillon. Je ne sais pas, mais cette année [2024], ça partait très tôt. Bon, on a gelé en partie. Et on a du temps plus frais pour la période. Donc on perd un peu de temps. Mais si ça avait galopé, le 15 août, on était aux vendanges. Tout est bouleversé. Déjà dans les années 89-90, ils parlaient déjà du réchauffement climatique. On voit comment ça a évolué en 20 ans, mais je ne te dis pas dans 20 ans. Si on n’a pas de solutions. On va mourir... On va brûler, de toute façon. On va s'enterrer.
Pierre Overnoy. Dans 70 ans, il y a la moitié de la planète qui n'est plus vivable. Ces gens là ils vont faire quoi ? Ils vont mourir chez eux, ils vont venir là. Puis nous, on aura déjà trop chaud aussi. De toute façon, on brûlait, maintenant sûrement plus, 85 millions de barils de pétrole pas toujours. Si on les colle les uns contre les autres et qu'on compte 1 mètre par baril, c'est presque 3 fois le tour de la Terre. Tous les jours.
Nous espérons que ce témoignage vous a aider à mieux comprendre les impacts du changement climatique sur la vigne et le travail des vignerons. Nous avons publié un autre article avec Emmanuel Houillon & Pierre Overnoy, à propos des évolutions qui marquent le vignoble jurassien, disponible ici. À bientôt.
