Août 20, 2026 - 0 commentaires
La nouvelle loi slovène sur le vin pourrait menacer le vin naturel.
Voici pourquoi nous soutenons la pétition. Il se passe quelque chose en Slovénie auquel tous les amateurs de vin naturel devraient prêter attention.
Une nouvelle loi sur le vin, ZVin-1, est entrée en vigueur en mars 2026. Parmi les changements introduits : un système d’évaluation plus large, qui prévoit notamment des analyses et des dégustations pour les vins sans indication géographique. Or, c’est précisément dans cette catégorie que choisissent de travailler de nombreux petits producteurs indépendants et vignerons naturels.
La nouvelle réglementation suscite donc des inquiétudes chez les vignerons slovènes. Une pétition a été lancée pour demander que ces règles soient réexaminées.
Mais derrière cette mobilisation se pose une question qui dépasse largement le seul vin naturel :
Qui décide du goût qu’un vin est censé avoir ?
Qu’est-ce qui change exactement ?
L’évaluation sensorielle des vins n’est pas une nouveauté en Slovénie.
Ce qui change avec ZVin-1, c’est que ce système d’évaluation inclut désormais explicitement les vins sans indication géographique. La loi prévoit une analyse du vin, une dégustation ainsi qu’une évaluation de son aptitude à être commercialisé. Si un vin est jugé impropre à la commercialisation à l’issue de cette procédure, il ne peut pas être mis sur le marché.
La loi précise également la composition des commissions chargées de ces dégustations. Chaque commission compte cinq personnes, dont au moins deux représentants des producteurs de vin et deux experts en vin et en viticulture. Les dégustateurs doivent répondre à des critères précis en matière de formation ou d’expérience professionnelle, et passer des tests portant notamment sur leurs capacités sensorielles, leurs connaissances œnologiques et la réglementation viticole. En cas d’avis défavorable, le vin peut faire l’objet d’une seconde évaluation par une commission de sept personnes, différente de la première.
Il ne s’agit donc pas de cinq personnes choisies au hasard qui décideraient simplement si elles aiment ou non un vin.
Mais une question essentielle demeure :
Sur quels critères vont-elles réellement le juger ?
La loi prévoit que la méthode et la procédure détaillées de l’évaluation organoleptique seront définies séparément par le ministre. Tant que ces modalités ne sont pas connues, il est difficile de savoir précisément quels critères seront retenus, ce qui sera considéré comme un défaut sensoriel et quelle place sera laissée à l’interprétation.
Et lorsque cette dégustation peut déterminer si un vin a ou non le droit d’être commercialisé, ces détails deviennent essentiels.

Pourquoi cela concerne-t-il particulièrement le vin naturel ?
Les vins naturels peuvent volontairement sortir des standards habituels, aussi bien visuellement qu’au nez ou en bouche.
Ils peuvent être troubles, non filtrés, très aromatiques, élaborés avec peu ou pas de soufre ajouté, ou présenter des caractéristiques liées à une fermentation spontanée, une longue macération, certains choix d’élevage ou d’autres pratiques peu interventionnistes.
Et c’est justement là que les choses se compliquent : certaines caractéristiques se situent dans une zone grise. Ce que l’un considérera comme un défaut pourra être perçu par un autre comme l’expression parfaitement légitime d’un vin, d’un terroir ou d’une manière de vinifier.
Évidemment, cela ne signifie pas que tous les vins atypiques sont bons. Être naturel ne donne pas un passe-droit à un vin défectueux.
Mais cela pose une question importante :
Si un vin est produit légalement, correctement étiqueté et respecte toutes les autres règles en vigueur, jusqu’où une dégustation doit-elle pouvoir décider s’il peut être commercialisé ?
Et si son goût entre en ligne de compte dans cette décision, qui définit ce qui est acceptable ou non ?
Il ne s’agit pas d’opposer vin conventionnel et vin naturel
Il est important de rester juste vis-à-vis du gouvernement slovène.
ZVin-1 n’est pas présentée comme une loi visant spécifiquement le vin naturel. Ses objectifs sont plus larges : renforcer les contrôles, la traçabilité et la protection des consommateurs, tout en préservant la réputation des vins slovènes.
Ce sont des objectifs parfaitement légitimes.
De même, l’utilisation de dégustations dans la réglementation viticole n’a rien d’exceptionnel.
Dans toute l’Europe, des évaluations sensorielles peuvent faire partie des systèmes encadrant les vins bénéficiant d’une indication géographique protégée. En France, par exemple, les vins AOC/AOP doivent répondre aux règles et aux caractéristiques définies par leur appellation.
La logique est claire : lorsqu’un producteur souhaite utiliser un nom géographique protégé, il est légitime de vérifier que son vin correspond bien aux critères associés à cette appellation.
Et c’est justement pour cela que la catégorie Vin de France existe. Un producteur peut élaborer et commercialiser un vin tout à fait légal sans revendiquer une appellation ou une indication géographique particulière.
La vraie question n’est donc pas de savoir s’il faut supprimer toute évaluation sensorielle du vin.
Il s’agit plutôt de savoir dans quels cas elle doit s’appliquer, ce qu’elle cherche à garantir et, surtout, qui fixe les critères.
Qui décide du goût que devrait avoir un vin ?
Il existe une différence importante entre vérifier qu’un vin correspond aux règles d’une catégorie précise et utiliser son goût pour décider s’il peut être vendu ou non.
Les règles des AOC/AOP peuvent légitimement définir les caractéristiques attendues d’un vin portant un nom géographique protégé. Lorsqu’un producteur revendique ce nom, il paraît logique que son vin respecte les standards associés à l’appellation.
Mais une dégustation reste, par définition, réalisée par des êtres humains.
Une commission peut être composée de professionnels très expérimentés, et cette expertise est évidemment essentielle. Des dégustateurs formés savent identifier de véritables défauts et évaluer un vin selon des critères précis.
Pour autant, toute appréciation sensorielle comporte nécessairement une part d’interprétation.
Dans les systèmes d’appellation, les commissions peuvent inclure des producteurs locaux et des professionnels profondément ancrés dans la culture viticole d’une région. Cela ne veut pas dire qu’ils sont forcément biaisés, ni qu’un vigneron conventionnel serait incapable de juger équitablement un vin différent du sien.
Mais nos attentes sur ce qu’un vin est censé goûter peuvent malgré tout influencer notre jugement.
Ce que nous considérons comme typique, acceptable ou souhaitable dépend aussi d’une culture, de traditions et de l’histoire viticole d’une région.
C’est précisément pour cela que les détails du nouveau système slovène sont si importants.
Comment les dégustateurs seront-ils sélectionnés et formés ? Qu’est-ce qui sera considéré comme un défaut ? À quel point les critères seront-ils précis ? Quelle marge d’interprétation restera-t-il ? Et que se passera-t-il lorsque les dégustateurs ne seront pas d’accord ?
Ces questions ne remettent pas en cause le principe même de l’évaluation sensorielle.
Elles montrent simplement pourquoi la transparence est indispensable.
Pourquoi est-ce différent d’une analyse en laboratoire ?
Il existe également une différence fondamentale entre une analyse en laboratoire et une dégustation.
Une analyse peut déterminer objectivement si un vin contient une substance donnée ou s’il respecte une limite chimique ou légale clairement définie.
Une évaluation sensorielle, elle, demande à des personnes de juger son apparence, ses arômes et son goût.
Cela ne la rend pas moins légitime. La dégustation est depuis longtemps un outil reconnu et utile dans de nombreux systèmes de réglementation du vin.
Mais lorsqu’elle peut contribuer à décider si un vin peut ou non être vendu, il devient particulièrement important de savoir quels critères sont utilisés et comment la décision est prise.
La question n’est donc pas de savoir si des professionnels expérimentés savent déguster un vin.
La question est de savoir quels standards ils utilisent, comment ces standards sont définis et ce qu’il advient d’un vin qui sort des codes habituels.

Pourquoi les amateurs de vin naturel devraient-ils s’en préoccuper ?
C’est là que le vin naturel entre pleinement dans le débat.
De nombreux producteurs qui ont contribué à faire évoluer le vin contemporain ont justement choisi de sortir des catégories et des méthodes établies. Ils expérimentent avec les fermentations, les extractions, l’élevage, le soufre, la filtration ou encore les cépages.
Ils produisent des vins qui peuvent surprendre et remettre en question nos habitudes.
Certains sont troubles. D’autres présentent des notes oxydatives. Certains sont extrêmement aromatiques. D’autres encore peuvent être complètement déroutants pour quelqu’un habitué à des vins plus conventionnels.
Et cette diversité fait justement partie de ce qui rend le vin passionnant.
La crainte des vignerons naturels slovènes n’est donc pas que tous les vins naturels soient automatiquement rejetés par une commission.
Le problème est plutôt qu’un système dans lequel une dégustation peut avoir des conséquences directes sur le droit de commercialiser un vin risque de créer une véritable incertitude pour ceux qui choisissent volontairement de sortir des standards habituels.
Et tant que la méthodologie détaillée n’est pas connue et que l’on ne sait pas précisément comment ces décisions seront prises, cette inquiétude mérite d’être entendue.
Une question qui dépasse largement la Slovénie
La Slovénie n’est pas le premier pays à intégrer des critères sensoriels à sa réglementation viticole, et elle ne sera certainement pas le dernier.
La vraie question est de savoir ce que ces critères sont censés protéger.
La réglementation doit protéger les consommateurs, empêcher la fraude et garantir la transparence.
Mais elle doit également laisser au vin la possibilité d’évoluer.
Un style qui paraît étrange aujourd’hui peut devenir parfaitement accepté demain. Des techniques autrefois considérées comme marginales peuvent finir par intégrer pleinement la culture du vin.
Tout l’enjeu est donc de réussir à distinguer un produit réellement défectueux ou trompeur d’un vin qui ne correspond simplement pas à une vision traditionnelle de ce que le vin devrait goûter.
La pétition lancée par des vignerons naturels slovènes, dont Santei et Klinec, demande aujourd’hui que ces nouvelles règles soient réexaminées.
Chez Raisin, nous pensons que les producteurs doivent pouvoir choisir de travailler en dehors des catégories conventionnelles, à condition d’être transparents sur leurs pratiques et de respecter des règles qui protègent réellement les consommateurs.
Nous ne disons pas qu’un vin devrait être accepté simplement parce qu’il se revendique “naturel”. Nous ne disons pas non plus que les dégustations professionnelles n’ont aucune place dans la réglementation du vin.
Ce que nous défendons, c’est que lorsqu’un jugement sensoriel peut déterminer si un vin a le droit d’être commercialisé ou non, les critères utilisés doivent être clairs, transparents et pouvoir être discutés.
Si vous défendez le vin naturel, la diversité et la liberté de faire du vin autrement, nous vous invitons à soutenir les vignerons slovènes qui demandent que cette loi soit réexaminée.
Car au fond, le vin ne se résume pas à une série de mesures chimiques ou de catégories réglementaires.
C’est aussi quelque chose que l’on goûte, que l’on ressent et que l’on choisit.
Et peut-être que la personne la mieux placée pour décider si un vin est bon reste, tout simplement, celle qui le boit.
